Jeudi 6 janvier 2011
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L'Entrevue - L'espérant têtu (2011-01-04)
Réconcilier le religieux et le laïc reste possible, selon Jacques Grand'maison
(par) Lisa-Marie Gervais
À
l'aube de ses 80 ans, le chanoine Jacques Grand'maison n'a rien perdu de ses talents de communicateur et d'observateur de la société. À cette étape de la vie, ce grand humaniste et prolifique
auteur tente une fois de plus de réconcilier le religieux et le laïc dans un ouvrage intitulé Société laïque et christianisme, la plus achevée de ses réflexions sur ces thèmes qui animent le
Québec.
Jacques Grand'maison avait un jour dit à la blague à un évêque qui s'étonnait de le voir écrire autant: «Monseigneur, vous m'empêchez de procréer, mais vous
ne pouvez pas m'empêcher de créer!» Cinquante ouvrages plus tard, une vie entière consacrée à Dieu et à réfléchir sur les enjeux de la société québécoise, le grand intellectuel québécois qu'est
le chanoine Grand'maison n'a pas perdu de sa lucidité, de son enthousiasme ni de son intelligence. Même si en voyant tout ce qu'il a accompli, il constate que le temps passe. Mais c'est tant
mieux, car il est des choses qu'on peut écrire à presque 80 ans qu'on n'aurait su aborder à 20 ou 30 ans. «J'ai l'impression que je suis au sommet de mon expérience de vie. C'est pour ça que
j'apprécie beaucoup d'être encore lucide.
C'est un véritable cadeau», souligne l'auteur de Société laïque et christianisme (Novalis). «Un ouvrage comme ça, tu ne peux pas l'écrire à 30 ans. Je dis aux aînés
qu'ils ont quelque chose à transmettre, ne serait-ce que l'expérience d'une vie. Je leur dis: "N'attendez pas d'être gagas avant de faire votre testament spirituel."»
Pour le théologien et sociologue, qui a passé sa vie à réfléchir et à écrire sur les thèmes du religieux, du sacré, de la laïcité, de l'éthique, tenter encore une
fois de construire des ponts entre la religion et la laïcité s'imposait. D'autant que ce prêtre natif de Saint-Jérôme, qui a été longtemps professeur à l'Université de Montréal, estime être
lui-même un parfait produit des deux écoles. «J'ai été passionnément impliqué dans l'une et dans l'autre. Je suis comme la femme moderne, je veux tout», plaisante-t-il. «J'aurai toujours une
certaine fidélité à l'Église envers et contre tout. Pour moi, ce sont les chrétiens qui sont l'Église et je veux leur être fidèle. Mais il y a aussi le peuple auquel j'appartiens. C'est une autre
de mes fidélités. Ma fidélité à ce que j'appelle la tradition prophétique, qui est le déplacement entre le religieux et le monde profane, ce qui se passe en dehors de l'Église. La veine laïque
traverse toute ma vie, y compris dans l'Église et avec mes limites.»
En croisade contre le sacré religieux...
Jacques Grand'maison, que certains imaginent mieux avec un chapeau de sociologue, n'est certes pas un prêtre comme les autres. D'abord parce qu'il défend mordicus
le fait que le religieux et le laïc sont intrinsèquement liés. «Les chrétiens devraient se sentir à l'aise avec ça, car c'est dans les pays de souche chrétienne que la laïcité est née et s'est
développée; il y a donc une certaine accointance», fait-il remarquer. «On rappelle aussi aux esprits laïques qu'ils doivent beaucoup au christianisme, dont les valeurs ont été
laïcisées.»
Le chanoine Grand'maison se permet même de critiquer ce qu'il appelle le «sacré-religieux», cet enfermement où il n'y a pas de dialogue ou de débat
possible.
«C'est l'un des drames de l'Église actuellement, ça nous aide à saisir comment la laïcité a joué un rôle important pour nous sortir de cet enlisement dans le
sacré-religieux», soutient-il. Il écorche au passage les années Duplessis, qu'il a vécues jeune adulte, cette époque où les évêques mangeaient dans la main du «cheuf». «Duplessis s'était servi de
la religion pour dire non aux grévistes de la mine d'Asbestos. La religion devenait politique», déplore M. Grand'maison. Il se souvient d'avoir été disqualifié lors d'un concours oratoire parce
qu'il avait critiqué cet aspect de la gouvernance de Duplessis.
«Il s'imposait en porteur du monopole de la vérité, de la morale et d'un pouvoir religieux absolu qui demande l'obéissance inconditionnelle. Moi, avec mes
sensibilités laïques, je n'ai jamais pu blairer ça.»
L'homme admet toutefois avoir été courtisé par le milieu politique, notamment pour occuper le poste de maire, ou de député au sein du NPD ou du PQ. Il préfère
nettement faire une différence «sur le terrain», comme il l'a notamment fait en fondant un organisme de réinsertion des chômeurs. «Au bout de quatre ans, j'étais devenu complètement inutile.
C'était la meilleure chose qui pouvait arriver», lance-t-il en louant le courage des gens qu'il a aidés.
Pour lui, l'Église aurait intérêt à mettre elle-même en pratique les bonnes vieilles leçons de sa doctrine sociale, plutôt que de chercher à l'imposer à
autrui. Il va même jusqu'à souhaiter la mort du modèle de l'Église catholique depuis le concile de Trente. Sa soutane de prêtre ne lui a d'ailleurs pas toujours servi au moment de critiquer les
religieux et les laïcs. «Le fait d'être prêtre pour un certain nombre de gens, avant même que je n'ouvre la bouche, me faisait parfois passer pour un con qui ne sait pas de quoi il parle. C'est
passablement inconfortable, des deux côtés. Mais je ne m'en plains pas du tout et ça n'a pas eu de poids dans ma vie. J'étais trop engagé et trop passionné,
à la fois dans mes engagements sociaux et ceux de l'Église. Mais je peux comprendre que pour certains, je venais de la planète Mars.»
et la laïcité pure et dure
Malgré sa grande ouverture, Jacques Grand'maison n'épouse pas l'idée d'une laïcité mur à mur, qui ne ferait plus de place au religieux. «La laïcité a ses
limites. Il y a des ancrages historiques, des visions du monde qui débordent de la simple citoyenneté. La laïcité a besoin d'une éthique à elle. Ce n'est pas tout de critiquer la morale d'hier,
il faut qu'elle se donne une profondeur spirituelle. À la fin de ma vie, ce qui me turlupine, c'est que j'ai connu la confessionnalité mur à mur. Est-ce que je vais connaître la même chose avec
la laïcité? Il m'arrive de penser qu'il y a des éléments dans le discours laïque qui me rappellent ce qu'il y a de plus détestable dans mon héritage religieux», prétend l'intellectuel, qui a été
conseiller pour l'Assemblée des évêques du Québec. M. Grand'maison met en garde contre le discours laïque qui exclut les groupes religieux. «Si tu n'acceptes pas que les groupes religieux
interviennent dans le débat social, tu paves le chemin de l'intégrisme. Et le discours laïciste devient abstrait.»
Ce n'est pas parce qu'il avance dans sa «dernière étape de vie» que le chanoine Grand'maison ne se préoccupe pas de l'avenir. «Je vis avec des chrétiens, on est une
petite poignée dans le société. Il faut préparer l'avenir et essayer ensemble de bâtir une conception de la foi chrétienne qui va avec le type de société dans lequel on est», note-t-il. «Je ne
veux pas qu'on pense qu'à la fin de ma vie, alors que beaucoup de choses tombent, dont ma propre église où j'ai fait du ministère pendant 30 ans qui vient de fermer, je suis en train d'assister à
l'ultime table rase de la référence chrétienne, avec un certain vertige, comme assommé», insiste-t-il, en se décrivant comme un «espérant têtu». «Beaucoup de choses s'effondrent autour de moi,
mais je n'ai jamais été aussi heureux!»
Source http://www.ledevoir.com/
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