Mercredi 5 mai 2010 3 05 /05 /Mai /2010 18:08

Le rosier de la Vierge des Hurons

 

 

vierge-du-rosier-copie-1.jpgIl faut d'abord savoir que si l'Ancienne-Lorette est aujourd'hui un petit village bien français et le plus tranquille des villages, il n'en a pas toujours été ainsi. Les pauvres débris de la nation huronne, chassés des rivages de la Mer Douce par les féroces Iroquois, vinrent d'abord se réfugier à la pointe ouest de l'Île d'Orléans.

Mais il semblait que le sort de la tribu était de ne pouvoir fixer nulle part ses wigwams d'écorce et bientôt, conduits par leur saint missionnaire le P. Chaumonot, les Hurons passèrent dans la seigneurie de Saint-Gabriel que les Jésuites possédaient à trois lieues de Québec et qui n'est autre que l'Ancienne-Lorette. La bourgade fut d'abord appelée Nouvelle-Lorette, à cause de la chapelle que, dans sa vénération pour le célèbre sanctuaire italien, le P. Chaumonot édifia sur le plan de la Santa Casa et qui devint bientôt un lieu de pèlerinage très fréquenté.

 

Or donc, en 1697, les Hurons, ayant à leur habitude épuisé la terre et la forêt, décidèrent d'émigrer encore, de transporter leurs pénates sur les bords ravinés et grondants du Cabir-Coubat, au lieu qui s'appelle depuis la Jeune-Lorette, pour la distinguer de l'autre, qui devint du fait l'Ancienne-Lorette. Les sauvages ne se firent pas faute d'emporter de leur chapelle tout ce qu'ils purent : ornements, autel, cloche, gonds et serrures. Ils emportèrent aussi leur chère statue de Notre-Dame.


Mais, ô surprise ! dès le lendemain, elle avait d'elle-même repris sa place dans la chapelle dépouillée ! Joie des Français restés au village, ébahissement des Hurons qui croient à une fraude et reviennent en grande hâte chercher leur trésor. Mais la merveille se répète ! Dès l'aube du jour suivant, les quelques fidèles de l'Ancienne-Lorette assemblés pour la messe retrouvent la Vierge sur son socle. On renouvelle l'expérience ; toujours le même résultat. Enfin, de guerre lasse, on laissa la Mère de Dieu faire sa volonté sur la terre comme au ciel !...

 

Et c'est pourquoi, quand l'église de pierre vint, en 1838, remplacer l'humble chapelle des Hurons, on ménagea en haut du portail une belle niche pour la Vierge fidèle.

Au cours du temps un rosier sauvage est apparu au bas de la niche. Il a grandi. Il a vieilli. Il y était encore à la démolition de l'église.

 

Les années passèrent. Rien ne changea à l'Ancienne-Lorette, sinon que les enfants devinrent des hommes, que les vieux s'en allèrent dormir sous terre et que le rosier poussa  vigoureusement ses racines dans toutes les fissures de la pierre. Moitié rampant, moitié grimpant il atteignit la niche ; quelques rameaux graciles y pénétrèrent, et bientôt entourèrent de leurs bras caressants la Vierge des Hurons qui, souriante, laissa faire, et continua de ses deux doigts levés, à montrer le ciel !

 

Un jour cependant on remarqua que la poussée des racines descellait la pierre de la niche et que le mortier tombait par croûtes devant la porte. Derechef, dans le village, on commença à parler du rosier. Les lavandières, en piquant le linge sur les cordes mirent la question à l'ordre du jour. Entre deux parties de dames, les rentiers la discutèrent et, en fin de compte, opinèrent pour la suppression. Plus sentimentales, la plupart des femmes, mues par ces raisons du coeur que la raison ne connaît point, prirent la défense de l'arbuste. Il leur semblait que la Vierge Fidèle en aurait du chagrin et qu'ayant elle-même suscité le rosier de la niche elle saurait bien protéger l'église.

 

Cette opinion cependant ne prévalut point à l'assemblée de fabrique puisque Pierre Gauvin, maître maçon, fut chargé, moyennant sept chelins et demi, de faire disparaître la cause du mal et de réparer la façade.

 

Il arriva un matin avec son apprenti pour commencer le travail.  Pierre Gauvin aidé de son apprenti, avait appuyé sa longue échelle et il montait maintenant, son oiseau sur l'épaule, une fiche de fer entre les dents. La silhouette blanche de l'homme éclatait sous le soleil de sept heures ; le fronton de pierre de la porte centrale, les pleins cintres des fenêtres anciennes, tout 

riait dans la lumière ; une forte brise agitait le rosier, le faisait frémir et chanter. La Vierge, elle, semblait regarder de ses yeux immobiles la suite des maisonnettes, la rue ensablée et montante, les bouquets sombres des bois de sapins et les toitures rouges des granges semées sur les coteaux, toute la belle campagne qui se creusait en val, à ses pieds...

 

Le maçon avait dépassé la première corniche ; on le vit s'encadrer dans la mosaïque de la rosace. Encore quelques barreaux et il va atteindre la niche !... On entend alors un craquement sec, puis un cri, parti de vingt poitrines ! L'échelle venait de se casser par le milieu et le tronçon supérieur, pivotant autour du point de rupture, précipitait sur le gravier de la place l'homme et sa charge.

 

On releva le malheureux. Il avait une jambe cassée et de fortes contusions à la tête. Il fut deux longs mois au lit. Quand il sortit pour la première fois, il vit le rosier, mis en liesse par une fine brise du sud, qui le narguait de toutes ses fleurs et mettait une cocarde éclatante au front de

pierre de la vieille église. Pierre Gauvin, impressionné, persuada les marguilliers de renoncer à l'ouvrage.

 

Et la Vierge des Hurons, de ses deux doigts levés, continua à montrer le ciel !...

 

La pluie succédant au soleil et la neige à la pluie, il arriva que, de plus en plus, les pierres qui formaient la base de la niche firent saillie et menacèrent de s'écrouler. Le conseil de fabrique s'émut. Comme vingt ans plus tôt, et dans le même coin de la sacristie, le vieux rosier de la

Vierge fut encore condamné et l'on chargea cette fois de l'exécution, le bedeau de la paroisse.

 

Nazaire Savard, le bedeau, solide gaillard dans la quarantaine, avait fait les cent coups dans les chantiers du Saint-Maurice. Fatigué de la hache et de la drave, il s'était marié aux Trois-Rivières et s'en était venu finir ses jours au sec et au chaud - dans la sacristie de l'Ancienne-Lorette. Il habitait maintenant une maison de bois en face de l'église, et, devant sa porte, sept ou huit petits Savard, tous exécrables comme leur père, se roulaient dans la poussière.

 

Le soir donc de ce dimanche, le bedeau veilla chez Mathias Gauvin, le fils à défunt Pierre. Sur la galerie remplie de monde, on causa de tout, du temps, du sermon de monsieur le Curé, du prix du foin et des framboises, des morts de la semaine, des baptêmes et surtout du rosier ! Mathias raconta l'aventure arrivée à son père vingt ans auparavant et dont il avait été le témoin oculaire.

 

- Et il a été Chapelle-Huronne.jpg trop cheniqueux pour remonter, ton père ?... demanda insolemment Savard... Moi ! ça ne m'aurait pas empêché !...

- J'ai toujours cru que la Sainte Vierge ne voulait pas, répondit Mathias. Mon défunt père a grimpé sur l'église bien des fois avant et après cette journée-là, et il ne lui est jamais rien arrivé. Fais attention, Savard!... Faut pas jouer avec ces affaires-là !...

- Je voudrais bien voir celui qui m'empêcherait d'ébrancher les murs de mon église !... Quand on a grimpé dans le fin bout des pins de la rivière Galeuse, les enfants, quand on a voyagé sur les cages pendant vingt ans, en faut plus que ça pour nous faire peur !...

- Fais comme tu voudras, mais moi, je laisserais la Sainte Vierge avoir soin de son église !

- Je vous invite toutes à venir voir ça demain soir !

La curiosité, décidément piquée, amena le lendemain soir tout le village de l'Ancienne-Lorette sur le perron de l'église.

 

À six heures, Savard sortit de la maison pour sonner l'Angélus. Comme on le regardait il affecta plus de pose que d'habitude, fit montre de ses muscles !... Puis il sortit un gros rouleau de corde de dessous l'escalier du jubé. Personne ne s'offrit pour l'aider. L'histoire de Pierre Gauvin s'était répétée de bouche en bouche et nul ne semblait disposé à se risquer à cette besogne.

 

 

Au bout d'un instant la tête carrée de Savard parut dans la fenêtre du clocher et la corde se déroula sur la façade.

- Elle ne cassera pas, celle-là, cria-t-il en ricanant à Mathias Gauvin qui fumait, appuyé sur la clôture du presbytère. Puis, bravache, les manches retroussées pour corser son effet, il empoigna la corde, se suspendit dans le vide, glissant lentement jusqu'à ce que son pied atteignît le demi-nœud préparé d'avance pour le soutenir. Il se trouvait à ce moment presque face à face avec la Madone des Hurons. Malgré l'heure, le vent n'était pas encore tombé et le rosier tremblait de toutes ses feuilles.

 

Cette fois, c'en est bien fini du pauvre arbuste dont toute la vie n'a été qu'hommage discret, longue caresse et délicat parfum ; il semble bien que la Vierge l'abandonne à l'inévitable !... Savard se retourne pour faire aux spectateurs un salut ironique... Un couteau brille dans sa main libre !...Il va frapper !... Mais la Vierge n'a pas dit son dernier mot ! Attendez !

Le bras qui menaçait reste levé : un cri perçant parti de la rue, est monté dans le silence :

- Au feu !...

Tous les yeux se détournent et voient avec horreur d'épaisses torsades de fumée noire sortir obliquement des fenêtres de la maison du bedeau, puis un jet de flamme aigu crever la couverture et s'élancer vers le ciel !...

 

Savard s'est laissé choir le long de la corde. Un instant il reste là, stupide, puis il s'élance à travers les villageois atterrés et se rue dans la maison. Déjà sa femme l'y a précédé et au bout d'une demi-minute on la voit paraître avec un bébé dans les bras et s'affaisser au milieu des

spectateurs.

 

Que faire pour parer au désastre ?... Trop bien nourrie la flamme, déjà maîtresse, se moque des quelques seaux d'eau qu'on lui jette... pour faire quelque chose... Au bout d'une heure, il ne restait de la maison du bedeau qu'un amas de cendres fumantes !

 

En haut, dans sa niche, la Vierge des Hurons, les deux doigts levés, montrait toujours le ciel.

 

Il y a quelques années - en 1907 pour ceux qui aiment les dates – les paroissiens de l'Ancienne-Lorette voulant élever à Dieu un temple magnifique durent démolir leur vieille église. Il faut croire que le rosier avait accompli le nombre de ses jours, car tout se passa sans incident. Et aujourd'hui, en vertu de ce privilège qu'ont les végétaux de se survivre indéfiniment par le bouturage, le rosier de la Madone, multiplié à l'infini, embaume tous les parterres lorettains.

 

Et j'incline à croire que, d'avoir plus d'un demi-siècle durant, vécu si près du ciel du Bon Dieu, d'avoir baigné dans la lumière du sourire de la Vierge, d'avoir écouté tant d'Angélus, ses rejetons ont gardé quelque chose de religieux et de consacré ! J'imagine qu'au fond des corolles de satin rose, les petits coeurs d'or disent encore leur prière mariale, leur mignonne et subtile prière de fleur !...


Enfin, je suis certain qu'elles ne sont jamais plus heureuses, les roses du vieux rosier, que les matins où la main pieuse d'une fillette vient les cueillir pour les porter dans le coin retiré de l'église, où, dans l'ombre, la Vierge des Hurons, de ses deux doigts levés, montre toujours le ciel !...

 

Frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac, 1885-1944)

Récits laurentiens, Québec

 

source Une minute pour Marie

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