Bonjour,
« Il est des moments, où les rêves les plus fous semblent réalisables, à condition d'oser les
tenter » (Bernard Werber). Si j’ouvre cette seconde lettre au Cardinal, c’est qu’elle porte l'inquiétude de nombreuses personnes sans voix ou qui n’osent pas parler, mais qui vivent la
même souffrance ou qui n’ont plus d’espoir. Oserons-nous affirmer notre liberté tout en demeurant signes d’un amour fraternel ?
Québec, 3 janvier 2010.
Cher Monseigneur Ouellet,
Le 7 novembre 2007, je vous adressais une lettre à laquelle je n’ai jamais eu de réponse, mais je me console en pensant que des lettres comme la mienne,
vous en avez reçu bien d’autres. Et, que répondre ?.. En gros, je vous parlais de « mon mal à l’Église, du décalage entre le message tout de fraîcheur et de liberté de
l’Évangile et le discours abstrait, lourd et moralisateur d’une institution qui semble agoniser ». J’avais alors 84 ans. J’en ai aujourd’hui 87, mais je n’ai pas beaucoup vieilli,
puisque je reviens encore avec les mêmes malaises.
Ce matin, jour de l’Épiphanie 2010, en méditant
les paroles de la liturgie : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle
est venue ta lumière », j’ai peine encore à retrouver mon espérance. Face à la crise
que nous vivons, ou plutôt, à la mutation d’un monde qui change à jamais, je me sens partagée et coincée entre la tendance de revenir aux bonnes vieilles recettes du passé pour surmonter la crise,
et la conscience toujours croissante, qu’il y a une autre manière de traduire la foi et d’être Église dans le monde d’aujourd’hui.
Au fond, ce qui se joue au plan ecclésial, c’est
une lutte entre Vatican II et un retour en arrière. Faute de regarder en avant et d’inventer du nouveau, on tâche de « repatcher » ce qui est en train de crouler : fermetures
d’églises, re-regroupement des paroisses, importation d’un clergé étranger, etc. Le tout, appuyé par un discours de la peur du modernisme, du relativisme, de la culture de la
mort. Quel contraste avec la Bonne Nouvelle
de Jésus qui, au contraire, n’est que joie, respect, tendresse, guérison des peurs et des détresses, espérance à travers toutes les
situations !
Heureusement, les laïcs catholiques sont de plus
en plus nombreux à sortir de la peur et à engager leur foi dans le monde d’aujourd’hui et souvent, à côté ou en dehors de l’Église officielle. Depuis Vatican II, l’intelligence de la foi
s’est développée avec les études, l’accès à la Bible, le partage en petits groupes. Et que dire des effets de l’internet, des moyens de communications toujours plus
sophistiqués ? Mais l’institution ignore souvent ou suspecte encore les responsabilités prises hors de son contrôle. On préfère un christianisme replié sur les
rites.
Les chrétiens d’aujourd’hui ne veulent plus être
traités comme des enfants. Selon eux, le langage de l’Église est devenu désuet, ennuyeux, répétitif, moralisant, totalement inadapté à notre époque. Le discours répété à satiété sur le
mariage, l’avortement, l’euthanasie, l’homosexualité, le mariage des prêtres, les divorcés remariés, ne touche plus personne. Il ne suffit pas de répéter de vieilles rengaines, mais
d’inventer un nouveau langage qui redise la foi de façon pertinente et signifiante pour le monde d’aujourd’hui. Nos chrétiens ont appris à penser par eux-mêmes et ne sont pas prêts à avaler
n’importe quoi. Parce que la foi qu’on leur présente est abstraite, cérébrale, dogmatique et parle très peu au cœur et au corps, plusieurs vont chercher ailleurs la nourriture qu’ils ne
trouvent pas dans nos églises. Ils ont soif de sens. Ils veulent entendre une parole de vie et de liberté et souhaitent une véritable co-responsabilité dans une Église « peuple de
Dieu ». La force révolutionnaire de la semence n’est-elle pas déjà là, plutôt que dans une église de brique ? Même dans la rue, ils font église, quand ils ont le geste gratuit
d’amour pour l’autre, l’inconnu, l’étranger.
Au passage de 2010, c’était beau de
voir la Grande-Allée, à Québec, véritable temple à ciel ouvert, où des milliers de personnes, oubliant toute frontière, saluaient dans la fête, la nouvelle année.
C’était beau aussi de voir, autour d’une table familiale, des gens partager, jusqu’aux petites heures, leur rêve de voir une Église plus proche de la vie et du vrai monde. Quand aurons-nous, dans
ces petits groupes, un prêtre, homme ou femme, issu de cette même communauté, pour célébrer l’eucharistie, à la fin d’un tel partage, comme aux premiers temps ? L’année sacerdotale ne
serait-elle pas une occasion unique de répondre à ce souffle de l’Esprit qui se manifeste dans ces appels latents de notre monde d’aujourd’hui ? .
Les ministères ordonnés, si encouragés par le Concile, et les
vocations sacerdotales n’émergeront-ils pas parmi les petits groupes et les communautés vivantes, plutôt que dans les séminaires ? Cela impliquerait bien sûr, une relation plus profonde
d'amitié entre prêtres et laïcs. Moi, disait le Christ, je vous appelle mes amis parce que je vous ai révélé mes secrets. Pour qu'il y ait de l'amitié il faut aussi savoir communiquer
ses sentiments, partager sa vie spirituelle et éliminer les clôtures. On ne peut appeler un ami « excellence », « éminence » ou « monseigneur »; nous sommes tous frères ! Adieu donc, les trônes,
les mitres et les encensoirs ! II y a de quoi rêver, en pensant à Celui qui a lavé les pieds de ses amis pendant qu'ils étaient tous à table...
Vatican II a voulu pour l'Église une nouvelle image de dialogue et
d'ouverture. Hélas ! cette image est de plus en plus repoussée. On règle les problèmes, non par les dialogues et la discussion ouverte, mais uniquement par les directives dictées d'en haut. La
centralisation romaine est encore plus forte qu'avant le Concile. Les Églises locales n'ont plus d'autonomie et les évêques ne peuvent que recevoir des ordres du pape et de la curie. C'est
du côté de la collégialité que Vatican II a essuyé son plus grand échec.
Face à ce constat plutôt accablant, l'Église se console en
constatant un certain renouveau dans son aile la plus traditionnelle, ainsi que dans les pays du tiers-monde. Puis elle met sa confiance dans le Seigneur qui l'a soutenue pendant vingt siècles et
qui a les promesses de la vie éternelle. Mais prend-elle en considération la
Constitution Lumen Gentium qui reconnaît que la communauté est animée par l'Esprit qui parle
au plus intime, dans la liberté de conscience et que c'est en s'adressant à chacun(e) que ce même Esprit guide le Peuple de Dieu ?
Devant ces déceptions et la lenteur des pas en avant, il ne faut
pourtant pas baisser les bras. La pire attitude serait la résignation. L’espoir et la volonté d’agir s’imposent. Même si
les raisons de se plaindre et de se lamenter ne manquent pas, il faut le courage d'agir avec détermination, à la base, pour que se façonne une Église plus vivante. Car l'Église n'est pas seulement le pape, la curie
romaine et les évêques. Il n'y a rien qui empêche les gens de suivre Vatican II et d’agir selon ses élans et ses principes. Mais des baptisés allumés, ça fait peur
!
C'est avec joie que je découvre autour de moi, mais dans les
marges, une Église très vivante, en dépit des temples presque vides. Pendant qu'une Église s'éloigne de nous, se replie sur le passé et nous devient étrangère, une autre Église montre de
nouvelles pousses où la Vie nous incite à creuser notre rencontre avec Jésus de Nazareth, dans nos communautés et dans la lutte pour un monde plus juste et plus humain. « Debout
les pauvres, car le Royaume des cieux est en vos mains ! ». C'est ainsi que les gens que je fréquente à la base, me gardent chevillée aux cris et aux espoirs de notre monde, là où l'on
découvre un Autre Visage Pour moi, ces lieux sont les pierres d'attentes de l'Église de demain. Je continue pourtant, comme je le disais au début, coincée entre les vieilles
outres et les nouvelles, et cela est inconfortable !
Cher Monseigneur Ouellet, des cris comme celui-ci, vous en recevez
de toutes les sources et sur tous les tons. Pouvons-nous encore espérer quelque chose de cette Église, ou vaut-il mieux s'accrocher à cette parole de Jésus : « Laisse les morts enterrer leurs morts et toi, va annoncer le royaume de Dieu » (Le 9, 59)
?
Dans l'espérance que le vin nouveau coulera bientôt dans des outres
neuves, nous nous laissons réconforter par cette parole de saint Paul : « Tenez bon, c'est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Et si le Souffle nous fait
vivre, que le Souffle aussi nous prenne dans son sillage (5, 25) ! Allons, suivons les Mages et cherchons encore l'étoile, même si la fatigue, l'usure, se mettent souvent en travers de nos
pas. La foi ne craint pas, même si parfois c'est la nuit...
Laurette Lepage